La Vie de Mahomet

(Alphonse de Lamartine, 1854)

Livre 1 - Chapitre 105

Son premier acte fut de célébrer les funérailles du prophète. Le vieillard Abbas, frère d’Aboutaleb et oncle de Mahomet, présidait le deuil. On plaça le corps sous un dais. Son fils Ali lui fit, par-dessus ses vêtements, les lotions et les embaumements funèbres. On pria autour du dais, jusqu’à ce que la nation entière eût passé en revue devant le catafalque. Ali et ses cousins creusèrent ensuite une fosse dans la chambre d’Aïché, et y couchèrent le corps à la place même qu’occupait sa natte pendant ses sommeils, à côté de la natte de sa favorite.

Cette tombe devint une chaire d’où retentit le dogme de l’unité de Dieu sur l’Arabie. La mort enleva Mahomet dans toute sa force et avant que la vieillesse eût profané, en les émoussant, aux yeux de ses sectateurs, aucune de ses facultés de corps et de sens, et surtout son éloquence. Il était dans sa soixante-troisième année. A l’exception de ces visions extatiques, maladie nerveuse qu’il se déguisait à lui-même sous le nom d’assomption dans le monde des esprits et d’entretiens avec les anges, son corps était sain comme son intelligence. La majesté douce de son visage accréditait naturellement autour de lui une supériorité de nature et de prédilection divine sur le vulgaire des hommes. Il avait la taille élevée, la stature imposante que Michel-Ange a donnée, sous son ciseau à Moïse ; moins qu’un Dieu, plus qu’un homme, un prophète ! Ses mains et ses pieds, toujours nus, étaient larges, fortement noués de muscles, mordant bien le sable de l’orteil, serrant bien le sabre du pouce. Une peau fine, blanche, colorée sur les joues, laissait transpercer le réseau des veines pleines d’un sang calme quoique généreux. Sa poitrine, sans poil, respirait à longue haleine. Sa voix, grave et vibrante, y résonnait comme dans tine voûte pleine d’échos. Ses yeux étaient noirs, pénétrants, humides souvent de volupté, plus souvent d’enthousiasme. Sa barbe était noire, rare et sans ondes comme ses cheveux ; sa bouche grande, mais habituellement fermée, semblait également taillée pour sceller les mystères ou pour épancher les inspirations au peuple, comme tous les hommes qui conversent souvent avec le monde supérieur, et qui respectent en eux l’instrument de l’inspiration. Il y avait plus d’intelligence que de gaieté dans son sourire. Une gravité compatissante était l’expression habituelle de sa physionomie. Cependant il aimait, comme on l’a vu, les jeunes gens, les femmes, les enfants, tout ce qui est beau et innocent dans la nature. La beauté régnait sur ses sens, et les voluptés éternelles ne se présentaient à son imagination que sous les traits de femmes. Les anges mêmes de son paradis étaient des apparitions féminines. Ce n’est pas lui cependant qui a inventé, comme on l’a cru, les houris, ces vierges du paradis musulman. Les houris, anges féminins, étaient avant lui tine voluptueuse superstition des Arabes. A l’exception de cet invincible attrait vers la beauté dans ses épouses, attrait qui lui fit oublier la sainteté de l’union des sexes dans sa loi, sa vie était sobre, austère, même ascétique, pleine de méditations, de prières, de jeûnes d’abstinences, de présence de Dieu, d’attention à ses pas, d’assistance au temple, d’ablutions pénibles, de prosternements dans la poussière, de prédications; il n’affectait dans ses rapports avec le peuple aucune supériorité que celle de la sainteté prophétique. Rien n’annonçait en lui ou autour de lui le souverain ni le conquérant; tout était d’un apôtre. Ses vêtements étaient ceux du pauvre: les grossières étoffes de laine de mouton, les ceintures de cordes tressées de poil de chameau ; il rejetait, comme un luxe et comme un orgueil, les turbans de coton blanc des Indes portés par ses guerriers. Il vivait de dattes et du lait de ses brebis, qu’il ne dédaignait pas de traire lui-même ; il n’empruntait que rarement la main de ses esclaves pour les services les plus pénibles de la domesticité ; il allait puiser l’eau au puits, il balayait et lavait le plancher de sa maison ; assis à terre, sur une natte de paille, il raccommodait lui-même ses sandales et cotisait ses vêtements usés. La propreté du corps, dont il a fait dans son Coran une image de la pureté de l’âme, était sa seule délicatesse ; il peignait sa barbe avec soin ; il se teignait en noir les sourcils et les cils ; il se colorait les ongles avec le henné, teinture qui donne un reflet de pourpre aux doigts des pieds et des mains des femmes chez les Arabes.

Il se servait, au lieu de glace ou de miroir, d’un seau rempli d’eau, dans lequel il se regardait pour rouler avec décence les plis de son turban. Il n’entassait aucun trésor ; il distribuait tout le produit de la dîme qu’il avait établie sur les biens et sur les dépouilles entre ses guerriers et les indigents. Il avait fait pour lui-même voeu de pauvreté. Il donnait à garder aux mains et au cour des pauvres tout ce qu’il recevait, comme à des dépositaires chargés de lui rapporter tout dans le ciel. Les alentours de sa maison, les portiques adjacents de la mosquée, les cours de l’édifice étaient un vaste hospice où les pauvres, les veuves, les orphelins, les malades, venaient attendre leur nourriture ou leur guérison. On les appelait les hôtes du banc, parce qu’ils passaient leur vie assis ou couchés sur les bancs de la demeure du prophète. Chaque soir Mahomet les visitait, les consolait, les vêtissait, les nourrissait de son orge ou de ses dattes. Il en amenait tous les jours un certain nombre dans sa maison pour prendre leur repas avec lui. Il distribuait les autres, comme des hôtes de Dieu, chez les plus riches de ses disciples. Sa politesse, avec les hommes de tout condition qui s’adressaient à lui, était douce et respectueuse. Il ne se retirait jamais, dit Aboulfèda, la main le premier de la main de ceux qui le saluaient. Il jouait, comme on le raconte d’Henri IV, avec les enfants d’Ali, mari de sa fille Fatimà, à défaut des siens. Un de ces petits enfants d’un âge tendre, nommé Hossemn, ayant grimpé sur son dos, pendant qu’il était prosterné, le front dans la poussière, pour faire sa prière, le prophète resta dans cette attitude, pour complaire à l’enfant, jusqu’à ce que sa mère vînt le délivrer de ce fardeau. Un autre jour qu’il tenait sur ses genoux, en la caressant, une de ses petites-filles, un Arabe idolâtre du désert le surprit dans ce badinage. « Qu’est-ce que cette petite brebis que tu caresses ainsi de tes lèvres ? ô prophète ! lui dit avec une rude plaisanterie le barbare ; j’en ai eu beaucoup chez moi de ces brebis-là, mais je les ai toutes enterrées vivantes sans jamais les effleurer de mes lèvres . - Misérable ! lui dit Mahomet révolté de cet infâme pratique des Bédouins pour leurs filles, il faut que ton cour ait été privé de tout sentiment de la nature ! Tu ne connais pas la plus douce jouissance qu’il ait été donné à l’homme d’éprouver ! Il disait souvent «Les choses de ce monde qui flattent le plus mon cour et mes sens sont les enfants, les femmes et les parfums; mais je n’ai jamais goûté de félicité complète que dans la prière. » II consacra les droits de propriété aux femmes, jusque-là déshéritées de tout droit et de toute possession d’elles-mêmes dans la communauté conjugale. Il légua les veuves aux enfants. «Un fils, dit le Coran, gagne le paradis aux pieds de sa mère ! » Son troupeau de chameaux et son troupeau de brebis, son seul héritage, devient à sa mort propriété commune à la charge par le trésor public de faire une pension alimentaire à ses veuves et à ses serviteurs. « Un prophète, dit-il, ne laisse point d’héritage à sa famille sur la terre. Ses biens appartiennent à sa nation !
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