La Vie de Mahomet

(Alphonse de Lamartine, 1854)

Livre 1 - Chapitre 11

Ces hommes inspirés, tour à tour pasteurs, poètes, héros, avaient des vies aussi poétiques que leurs poèmes. Nous n’en citerons qu’un exemple pour achever ce tableau de mœurs dans la vie de l’un deux, le jeune Mourakkich, qui mourut au commencement de la mission de Mahomet. Mourakkich était fils d’un chef de tribu nommé Amr. Il aimait une de ses cousines de la même tribu, nommé Esma, fille d’Auf. Il la demanda pour épouse à son oncle. Auf lui répondit : «Tu es trop jeune, trop obscur et trop pauvre encore ; mais je te promets ma fille quand tu te seras fait un nom et une fortune. » Mourakkich partit pour mériter sa cousine. Il parcourut les tribus, s’illustra par le courage et par le génie ; et s’étant attaché à un roi arabe, puissant feudataire de la Perse, il acquit à sa cour des troupeaux, des tentes, des étoffes, des joyaux, dignes d’être offerts à son oncle pour prix de la main d’Esma. Mais, pendant son absence, la famine ayant désolé la tribu d’Auf, celui-ci, oubliant ses promesses à son neveu, avait donné sa fille en mariage à un riche Arabe de l’Yérnen, au prix de cent chameaux chargés de grains. Le mari d’Esrna l’avait emmenée à Nadjran sa patrie. Au retour de Mourakkich dans sa tribu, on lui dit, pour épargner sa douleur, que sa cousine était morte. Le désespoir le consuma lui-même jusqu’à la langueur. Le hasard lui fit cependant découvrir la supercherie d’Auf, le mariage et le lieu de la résidence d’Esma. Quoique mourant, il partit pour revoir au moins son amante. Ses forces ne lui permettaient plus de se tenir en selle ; il voyageait couché sur son coursier et soutenu par deux esclaves. La fatigue aggrava son mal non loin de Nadjran ; ses deux esclaves, le voyant évanoui et le croyant mort, le déposèrent à l’ombre dans une caverne des montagnes. Mourakkich, abandonné ainsi et revenu à lui, fut découvert dans la caverne par un berger qui gardait les troupeaux du mari d’Esma. « Approches-tu quelquefois librement de la femme de ton maître, lui dit Mourakkich, et pourrais-tu lui transmettre un message secret ? - Non, répondit le berger, mais je vois chaque soir une de ses esclaves qui vient traire le lait de mes chèvres pour le porter à sa maîtresse. - Eli bien, dit Mourakkich, je réclame de toi un service dont tu seras largement récompensé. Prends cet anneau et jette-le dans le lait que l’esclave porte à Esma.» Le soir, à l’heure où l’esclave apportait la coupe dans laquelle buvait sa maîtresse, le berger, en y versant le lait, y laissa glisser l’anneau. Esnia, en buvant, ayant senti l’anneau qui tintait contre ses dents, le prit dans sa main, le considéra à la lueur du feu, et le reconnut à certains signes qu’elle y avait gravés en le donnant autrefois à son cousin. Elle demanda des éclaircissements à son esclave, aussi étonnée qu’elle-même. Alors elle appela son mari et lui dit : « Envoie chercher le berger de tes chèvres, et apprends de lui d’où vient cette bague.

Le berger répondit à son maître « J’ai reçu cet anneau d’un homme que j’ai rencontré dans la caverne de Djébban. Il m’a prié de jeter la bague dans le lait destiné à Esma. J’ai fait ce qu’il m’a ordonné. Du reste, j’ignore son nom et sa tribu, et quand je l’ai laissé dans la caverne, son dernier soupir était près de ses lèvres. - Mais, dit le mari à sa femme, à qui donc appartient cet anneau ? -C’est l’anneau de Mourakkich, répondit Esma ; il est mourant, hâtons-nous d’aller le recueillir. » Le mari fit aussitôt préparer son cheval et en fit seller un second pour sa femme, afin que la vue de celle qu’il avait aimée pût rendre la force et la joie au malade. Ils partirent accompagnés d’esclaves chargés de provisions et d’une litière suspendue aux flancs d’un chameau. Avant la nuit, ils arrivèrent à la caverne. Mourakkich expirant fut recueilli et transporté par eux à Nadjran. Ils le traitèrent en frère. Leur tendresse et leur compassion ne purent guérir la blessure que l’oubli des promesses de son oncle et la déception de son retour lui avaient faite dans le cour. Mais il goûta, du moins, la consolation suprême de mourir dans la maison et sous les yeux d’Esma
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