La Vie de Mahomet

(Alphonse de Lamartine, 1854)

Livre 1 - Chapitre 43

Ce défi des Aboutaleb et cette adjuration du poète illustre d’Yathreb à la concorde et à la tolérance assoupirent les hostilités armées contre Mahomet. Les Coraïtesse vengèrent sur ses obscurs néophytes de la rage qu’ils n’osaient assouvir sur le prophète. Mais la dérision, le dédain, la raillerie, l’assaillirent impunément toutes les fois qu’il sortait pour prier, et même dans sa demeure. Ses voisins, qui dominaient du haut de leurs toits en terrasse la cour intérieure de sa maison, lui jetaient des immondices sur la tête, quand il s’y recueillait pour faire ses ablutions ou ses prières. Les femmes, toujours plus acharnées à la haine et plus souples aux insinuations calomnieuses, se signalaient parce qu’elles étaient plus sûres aussi de l’impunité, par leurs ignobles persécutions contre le blasphémateur de leurs idoles. L’une d’entre elles, dont l’histoire a gardé le nom, véritable mégère de la Mecque, était Ounim-Djemil, femme d’Abou-Lahab, le plus proche voisin de Mahomet. Cette femme allait tous les jours cueillir dans la campagne les plantes épineuses dont le dard ensanglante la bouche du chameau ; elle en semait toutes les nuits le seuil de la porte de Kadidjé, afin que la terre elle-même déchirât les pieds nus de Mahomet quand il sortait de sa maison. Des hordes apostées de femmes et d’enfants se relayaient pour le poursuivre de leurs malédictions et leurs huées dans les rues et jusque dans l’enceinte du temple. Les grands, plus contenus dans leur haine, se contentaient de s’écarter de lui comme d’un lépreux quand il traversait le parvis extérieur de la Kaaba, lieu ordinaire de leur réunion. Un jour qu’il avait entendu gronder leurs murmures plus haut qu’à l’ordinaire, pendant qu’il faisait sept fois le tour du temple, selon les rites, il s’approcha d’eux après avoir prié, et, leur présentant humblement sa tête : « Je vous apporte, leur dit-il avec résignation, une victime à immoler. » Quelques-uns d’eux furent touchés de cette résignation, désarmés de leurs haines. « Retire-toi, père de Cacim, lui dit généreusement un d’entre eux ; nous savons t’estimer et te respecter. »

D’autres, moins tolérants, s’élancèrent sur lui, le lendemain, à sa sortie du temple avec des visages implacables et les mains levées. «C’est donc toi, misérable, lui dirent-ils, qui accuses nos pères d’erreurs et nos divinités d’impuissance ? - Oui, c’est moi qui dis cela! » répondit intrépidement Mahomet. A ces mots ils le saisirent au cou, comme pour étouffer le blasphème dans la gorge du blasphémateur. Il allait périr sous leurs mains, quand Aboubekre, son disciple, se jeta courageusement entre lui et ses bourreaux et l’arracha déchiré et sanglant à la mort.
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