La Vie de Mahomet

(Alphonse de Lamartine, 1854)

Livre 1 - Chapitre 27

Pendant les dix années qui suivirent son mariage, aucune lueur éclatante ne signala la vie de Mahomet. Il vécut dans l’obscurité, dans la méditation et dans le silence. Il avait trente-cinq ans quand les habitants de la Mecque délibérèrent de reconstruire la Kaaha on le temple, qui s’écroulait de vétusté et dont les pèlerins déploraient la décadence. La piété les poussait, le respect les retenait. Un navire romain ayant fait naufrage, précisément dans ces temps-là sur les écueils de la mer Rouge, non loin de la Mecque, jeta sur la côte du bois, du fer et un charpentier échappé au naufrage . On vit un augure dans ce secours céleste de matériaux et d’un artisan pour les mettre en oeuvre. Mais au moment de lever la main sur les murs croulants, pour les réparer, nul n’osa porter le premier coup. Enfin Walid, plus pieux ou plus hardi que ses compatriotes, prit une pioche et s’écria en la levant pour abattre un pan de mur : «Ne t’irrite point contre nous, ô Dieu d’Abraham ; ce que nous faisons, nous ne le faisons que par piété ». Le mur croula et Walid ne fut point frappé de mort. Cependant les Coraïtes voulurent laisser passer la nuit avant de continuer, pour bien s’assurer qu’aucune vengeance divine ne punirait le sacrilège matériel de Walid. Il sortit le matin de sa maison sain et sauf. Les Coraïtes , à son aspect, se rassurèrent et achevèrent la démolition. Mais quand il fallut replacer la pierre noire d’Abraham dans un pan de la nouvelle muraille, les principales familles de la Mecque se disputèrent l’honneur de la replacer. On prit les armes pour juger la contestation par la guerre. Au moment de combattre, des sages s’interposent, et Mahomet, regardé comme le plus juste de tous, est choisi pour arbitre. Il étend à terre son manteau, il fait poser la pierre sacrée sur l’étoffe, il place les quatre coins du manteau entre les mains des quatre chefs des factions dont la rivalité allait ensanglanter le temple, et il fait élever simultanément par eux la pierre, dont le poids est ainsi partagé jusqu’à la hauteur qu’elle doit occuper dans le mur. Les Arabes admirèrent cette politique, cette équité et cette sagesse en parabole. Sa renommée s’en accrut ; le roi de Perse, Cosroès, à qui l’on raconta le subterfuge des Mecquois, demanda : «De quel aliment se nourrissent-ils donc? - De pain de froment, lui répondit-on. - À la bonne heure, reprit le roi, car le lait et les dattes ne pourraient donner cet esprit-là ! »
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